Depuis le 1er novembre 2018, le cannabis médical est légal sur ordonnance au Royaume-Uni. Presque huit ans plus tard, le cadre continue pourtant d’évoluer, et les premiers concernés, les patients, ont des avis bien tranchés sur ce qui change… et sur ce qui ne change pas.
Un point de précision s’impose d’emblée : il n’existe pas, à ce jour, de « nouvelle loi » sur le cannabis médical outre-Manche. Ce que l’on désigne souvent comme la « nouvelle réglementation » recouvre en réalité plusieurs évolutions de nature différente : de nouvelles directives destinées à la police, une mise à jour des règles encadrant les médicaments non homologués, et un examen en cours de l’impact de la réforme de 2018. Voyons comment les patients les accueillent.
Ce qui change réellement en 2025-2026
Des directives policières nationales, une première
Le 6 janvier 2026, le Conseil national des chefs de police (NPCC) a approuvé les premières directives officielles consacrées au cannabis médical pour les forces de l’ordre d’Angleterre et du Pays de Galles. Leur principe directeur : traiter les personnes disposant d’une prescription valide comme des « patients d’abord, suspects ensuite ». Le texte rappelle que le cannabis médical est un médicament de l’annexe 2 (Schedule 2), à traiter comme n’importe quel autre médicament contrôlé, à l’image de la morphine ou de certains traitements du TDAH.
Ces directives ne modifient pas la loi : elles visent à harmoniser les pratiques sur le terrain, sept ans après la légalisation.
Une mise à jour des règles sur les médicaments non homologués
En janvier 2025, l’agence britannique du médicament (MHRA) a actualisé ses lignes directrices sur la fourniture de médicaments non homologués, catégorie dans laquelle entrent la majorité des produits à base de cannabis prescrits au Royaume-Uni (les « CBPM »).
Une révision de la réforme de 2018 en cours
Le Conseil consultatif sur l’usage abusif de drogues (ACMD) a ouvert en septembre 2025 un appel à contributions pour évaluer les effets, voulus ou non, de la reclassification de 2018. Son rapport final est attendu d’ici la fin de l’année 2026. Prescription, gouvernance des cliniques privées, publicité, accès au NHS et application de la loi par la police figurent parmi les sujets examinés.
Le contexte : une croissance rapide, un accès essentiellement privé
Le nombre de patients a fortement augmenté : selon une estimation publiée en juin 2026, environ 140 000 personnes accéderaient désormais à un traitement. Mais moins de dix d’entre elles y auraient accès via le NHS. La grande majorité des ordonnances émanent de cliniques privées, ce qui pèse directement sur le ressenti des patients.
Ce que pensent les patients
1. Un soulagement, mais prudent : l’accueil des directives policières
Les associations de patients ont majoritairement salué ces directives comme une avancée attendue de longue date, certaines parlant d’un tournant. Pour beaucoup, c’est la première reconnaissance officielle de leur statut de patients légalement traités.
Mais l’enthousiasme reste tempéré, car le texte n’a pas de valeur légale contraignante et ne règle pas tout. Plusieurs voix relèvent que la couverture médiatique qui a suivi a parfois entretenu l’amalgame entre usage illicite et traitement prescrit, au risque d’alimenter la stigmatisation que les patients espéraient voir reculer.

2. Une anxiété persistante face à la police
Les chiffres disponibles montrent à quel point l’inquiétude reste ancrée :
- Selon une enquête menée par la clinique Alternaleaf auprès de 2 000 de ses patients, près d’un sur cinq a déjà été interpellé par la police au sujet de son traitement, et environ 30 % disent ressentir de l’anxiété à l’idée de prendre leur médicament en public
- Dans un sondage de la clinique Releaf, mené auprès de 1 669 patients actifs, seuls 25 % se déclaraient pleinement confiants pour utiliser leur traitement hors de chez eux, et environ 20 % redoutaient d’être jugés ou questionnés
- Sur les forums de patients, on trouve de nombreux témoignages d’agents niant l’existence même d’un cannabis médical légal, malgré la présentation d’une ordonnance
Cette méfiance s’appuie sur un constat objectif : une étude publiée en 2024 auprès de 200 policiers britanniques montrait qu’environ 28,5 % d’entre eux ignoraient que le cannabis pouvait être prescrit légalement. Les directives de 2026 visent précisément à combler ce déficit de connaissance, mais leur diffusion et leur appropriation par l’ensemble des agents prendront du temps.
3. La conduite : la grande zone d’ombre
C’est sans doute le sujet qui inquiète le plus. Une prescription n’interdit pas de conduire, mais le patient ne doit jamais le faire sous l’effet du produit ; une défense légale spécifique peut s’appliquer en cas d’infraction liée à la présence de THC, à condition que le médicament ait été prescrit et pris conformément aux instructions.
Dans les faits, l’application reste inégale. En février 2026, un patient a obtenu gain de cause en appel devant une Crown Court après avoir été injustement condamné pour conduite avec un taux de THC supérieur à la limite légale. Une affaire qui illustre la crainte de nombreux patients : celle d’être arrêtés à tort malgré une prescription en règle. La police travaille actuellement à des directives supplémentaires sur ce point précis, attendues avec impatience.
4. Le coût et l’accès : le nerf de la guerre
Pour les patients, l’enjeu n’est pas seulement juridique mais financier. Les ordonnances privées coûtent souvent plusieurs centaines de livres par mois selon les cas, un obstacle majeur pour de nombreux malades, tandis que la position du NHS, justifiée par le manque de grands essais randomisés, n’a pas fondamentalement évolué. Les patients et associations attendent de la révision de l’ACMD une amélioration de cet accès, notamment par des parcours de prescription plus fluides.
On estime par ailleurs qu’environ 1,77 million d’adultes britanniques continueraient de se soigner avec du cannabis acheté illégalement, signe que l’écart entre l’accès légal théorique et la réalité pratique reste considérable.
5. Prouver sa légalité : cartes, ordonnances, emballages
Autre source de préoccupation quotidienne : comment justifier légalement la détention de son traitement ? Le NHS conseille de conserver le médicament dans son emballage d’origine, dont l’étiquette de dispensation mentionne le patient concerné, ainsi qu’une copie de l’ordonnance ou une lettre du médecin prescripteur. Il n’existe aucune obligation légale de porter ces documents, mais cela est vivement recommandé.
Les « cartes de cannabis médical » délivrées par certaines cliniques peuvent faciliter la vérification, mais aucune carte ne crée de droit légal de détention. Certaines cartes vendues par des organismes tiers ne vérifient pas, en outre, que leur porteur est réellement un patient légalement prescrit, ce qui entretient la confusion.
6. Un regard public encore partagé
Du côté de l’opinion, un sondage YouGov d’avril 2026 montre un pays toujours divisé sur la légalisation récréative, avec des niveaux de soutien et d’opposition similaires. Cette fracture alimente le sentiment, chez de nombreux patients, de devoir justifier en permanence un traitement pourtant légal.

Une réserve nécessaire sur les données
Il faut garder à l’esprit que la plupart des enquêtes disponibles émanent de cliniques privées ou de médias spécialisés liés au secteur (Releaf, Alternaleaf, Cannabis Health…). Leurs chiffres sont instructifs et cohérents avec les témoignages recueillis, mais ils portent sur des échantillons de leurs propres patients, ce qui limite leur représentativité. Des études indépendantes et à grande échelle sur le ressenti des patients restent rares.
En résumé
Pour les patients britanniques, la « nouvelle réglementation » est avant tout vécue comme une reconnaissance symbolique et pratique bienvenue, mais encore largement insuffisante. Les directives policières de 2026 apportent un début de sécurité, sans pour autant effacer des années de défiance, de stigmatisation et d’incertitude, en particulier sur la conduite. Quant à la question du coût et de l’accès via le NHS, elle reste entière.
Tous les regards se tournent désormais vers le rapport final de l’ACMD, attendu d’ici la fin 2026, et vers les futures directives policières sur la conduite. C’est de là que dépendra la capacité du Royaume-Uni à transformer un droit légal en un accès réellement simple, sûr et abordable pour ceux qui en ont besoin.



